Religion et philosophie.


Résumé de l'intervention de Baudouin Decharneux
(Prof ULB – Chercheur FNRS)


Présentation du site Internet « Religions & convictions ».


Quelle est l’intersection entre la philosophie et la religion et pourquoi y a-t-il une sorte de « concurrence » entre les deux ?

Dans un premier temps, le professeur Decharneux nous entretient de la religion et de quelques uns de ses aspects. Elle représente d’abord pour les êtres humains la possibilité d’une reliance d’abord dans son acception sociale et est donc latérale. La seconde est un axe transcendant c’est-à-dire une forme de reliance intérieure en ce compris la perception du méditatif, du mystique, du psychologique…

Les deux axes peuvent se superposer : l’homme peut vivre dans une société où le niveau de reliance quotidien est imprégné d’une culture donnée qui est due à l’histoire, la tradition, la façon dont on vit dans la société… mais ce qui va le relier à l’intérieur de lui même est d’une autre nature et peut se décliner différemment surtout dans des sociétés où nous mettons très fortement le poids sur l’individu et la conscience. C’est une première approche très générale du religieux.

Une seconde approche nous vient des Romains et de la notion de « pontifex ». Pontifex maximus, le grand prêtre c’est-à-dire celui qui est en charge de la coordination de l’ensemble des cultes. Nous entendons dans le mot pontifex, le mot pontus qui désigne le pont. Il fait les rites appropriés, il met en scène les symboles appropriés pour que le passage puisse exister. Cette étymologie manifeste un autre aspect du religieux qui est une forme de reliance, entre deux rives qui traversent nos existences de part en part. La grande affaire des humains, c’est de gérer l’invisible.

L’invisible, c’est l’ensemble des phénomènes co-présents au visible mais sur lesquels nous n’avons pas de maîtrise directe. Un être humain qui n’est pas capable de voir qu’il existe un invisible donc qui ne vit que dans ce que les gens appellent la réalité vit hors de la réalité. Donc un grand paradoxe de l’homme, c’est que sans cesse il doit gérer une pluralité d’invisibles (les multiples abstractions de notre monde : notion de « la prudence », « la justice », « la femme », … ).

Parmi tous ces invisibles, il y en a un, le religieux, mais c’est également le philosophique, et c’est là que religion et philosophie entrent en concurrence ou en complémentarité. C’est à cet endroit que se joue véritablement le nœud. Prenons un exemple : si je dis « je crois en dieu » c’est un invisible. Dieu est avant tout la manifestation d’un questionnement, d’un silence et d’une absence. La religion, les religions, les églises peuvent se substituer à cela, c’est leur vocation, mais en tous cas, je commence à voir au travers de ce questionnement-là, un questionnement par rapport à une abstraction avec laquelle je tente d’avoir un lien mais dont je sais qu’il ne sera pas objectif. La preuve en est que vous avez autant de définitions de dieu que de personnes. Les êtres humains n’ont de cesse d’être en prise avec ce que l’on appelle l’intelligible et le rapport entre l’intelligible et le sensible qui est l’origine même de la philosophie.

Que font alors les grandes traditions par rapport à cette interrogation fondamentale ? Il y a deux grandes voies de pensée qui vont se dégager : une qui est de l’ordre de la pratique du mythe et l’autre qui est de l’ordre de la pratique de ce que nous appelons en Occident la rationalité à savoir une combinatoire d’enseignements et de pensées logiques qui nous permettent d’arriver à des résultats plus probants que d’autres.

Quand le religieux vise à établir un pont entre l’intelligible et le sensible, il utilise ce que nous appelons les mythes. Ceux-ci sont composés de trois éléments : la composante d’énonciation c’est-à-dire un discours organisé, la composante symbolique et la composante rituelle. Et c’est là que vous avez le rapport au religieux qui s’instaure.

Le mythe est un discours structuré, une narration orale ou écrite, qui tente d’expliquer un lien entre le visible et l’invisible, qui structure ce lien et qui, par un jeu circulaire, recrée des effets structurants dans le réel. Les mythes seront aussi utilisés par les philosophes comme Platon. On explique un sujet tout à fait abstrait mais qui est un élément essentiel dans la vie et on utilise un discours imagé dans lequel on met en scène des principes invisibles et des principes visibles pour expliquer ce sujet abstrait.  Le discours reste un discours entre intelligible et sensible qui nous aide à comprendre quelque chose d’éminemment abstrait qui dépasse notre entendement et que nous ne cessons de vivre tous les jours et auquel nous aspirons tous. Le mythe contient aussi une dimension symbolique.

Qu’est-ce qu’un symbole ? C’est n’importe quel objet appartenant au champ du réel ou n’importe quel phénomène surdéterminé du point de vue affectif. Prenons la bible par exemple. Si vous maltraitez la Bible, ce n’est pas le livre l’essentiel, ni même les textes que vous maltraitez mais c’est ce qu’il représente affectivement pour de nombreuses personnes. La Bible est le symbole de la foi de ces personnes. Le livre qui contient la Bible est l’objet surdéterminé du point de vue affectif et il devient symbole.

Maintenant, prenons le rite qui est la troisième composante. C’est ce qui nous rapproche de l’animalité car nous partageons avec elle l’art de poser des gestes justes, au bon moment.

Donc, mythe – symbole – rite sont constitutifs de deux types de discours : le discours religieux mais aussi le discours mythique que les philosophes mettent en place comme substitut du religieux.

Il y a des passerelles et des ambitions communes entre philosophie et religions mais, ce sont deux discours qui restent, en fin d’analyse, d’une nature différente. Parce que la philosophie tend vers une forme d’exigence de validité de vérités. Et du côté religieux, on postule une forme de reliance double : sociale et interne. Et la différence est très simple à voir : le religieux s’apprend dans la petite enfance et est donc profondément lié à l’émotif et à l’identité du sujet. Le religieux se place sur le plan émotif ; le philosophique demeure dans la superstructure de l’individu. Donc, je pense que c’est un leurre de croire que le philosophique peut supplanter le religieux comme l’avait pensé Auguste Comte par exemple. Je crois que le retour du religieux aujourd’hui en fait n’est pas véritablement un retour. Je crois que dans les questions identitaires en profondeur, c’est la mobilisation du religieux qui reste première et non pas le philosophique qui reste peu ou prou une affaire de gens bien portant qui pensent.