Chacun des intervenants possède une grande expérience du dialogue interreligieux qui semble être une notion récente mais n’en anime pas moins un grand nombre de représentants du monde des religions depuis de nombreuses années.
Marie-Jeanne Guillaume
Ayant grandit dans un milieu pluraliste et ouvert, Mme Guillaume s’est posé très tôt la question du sens de la différence. Plus tard, elle reçoit la charge du cours d’éthique dans un établissement d’enseignement supérieur qui formait de futures infirmières. Un véritable défi, qui représente pour elle l’occasion de « prendre au sérieux le mot catholique » qui signifie universel. Ainsi, elle considère que « les étudiantes qui sortent de nos écoles doivent pouvoir accompagner, dans les moments importants de la vie, tous les humains quels qu’ils soient ». Elle construit alors ce cours en abordant ce qui est important dans des traditions aussi diverses que le judaïsme, le christianisme, l’islam, la libre pensée ou les témoins de Jéhovah. Dans ce cadre, Mme Guillaume reçoit de l’aide de différents spécialistes de ces domaines et notamment du centre El Kalima où, à cette époque, elle suit une série de cours. De retour à El Kalima après le onze septembre 2001, Mme Guillaume conçoit son engagement comme très important dans un monde qui, dit-elle, « devient fou ».
Sa conception du dialogue interreligieux se base sur trois dimensions essentielles :
- Chercher à comprendre l’autre dans sa différence. C'est-à-dire, d’une part, « comprendre ce qui fait sens pour l’autre » et d’autre part, faire une démarche de connaissance de soi pour être capable de se décentrer de sa propre position ;
- « Être personnellement habité par (…) la conviction qu’aucun être humain, aucune institution, aucune tradition, n’a accès à la vérité totale » pour pouvoir rester ouvert à la manière dont l’autre interprète le monde ;
- Enfin, de se rendre compte que « par la rencontre de l’autre, mon horizon personnel de la vérité sera élargi ». Ce qui implique d’accepter le risque de bouleversement de notre propre compréhension de la notion de vérité.
Le dialogue peut, précise-t-elle encore, être considéré comme un travail sur soi qui suscite le questionnement et permet un approfondissement de nos propres convictions. Il ne s’agit pas de viser un syncrétisme mais bien une « rencontre dans un respect mutuel » qui préserve la relation de toute tentative de convertir l’autre. Car, en définitive, l’unique personne que nous avons « à convertir durant notre trajet sur terre, c’est nous-même » et cela, « pour devenir l’humain que l’on projette d’être ».
Dans une perspective religieuse, un tel dialogue peut être considéré comme une « stimulation de la rencontre avec Dieu ». Et notre conférencière de rajouter que si nous imaginons Dieu au sommet d’une montagne, et divers chemins qui nous conduisent à ce sommet, nous pouvons toujours rencontrer de multiples croisements, de multiples rencontres où le dialogue est possible mais avec, en point de mire, ce même sommet, ce même référentiel transcendant qui éclaire chacun de nos pas sur ces sentiers sinueux.
Rabbin Guigui
Né au Maroc, « pays de tolérance et d’hospitalité (…) où le respect de l’autre était conjugué au quotidien », pour le Rabbin Guigui, « la question du dialogue ne s’est jamais posée ». Son identité s’enracine dans une culture musulmane arabe, puis ayant vécu en France, il développe une familiarité avec la culture et la philosophie françaises, tout ceci étant concilié à « une vie, un vécu et une mémoire juive ». Cette vie au carrefour des religions le prédispose au dialogue interreligieux et interculturel qu’il considère comme un acte naturel. Il vit en Belgique plusieurs moments charnières l’introduisant à la pratique du dialogue entre communautés religieuses et notamment sa rencontre avec une grande figure de la rencontre judéo-chrétienne, la sœur Marie-Hélène Fournier, de l’ordre des sœurs de Sion.
Pour notre invité, le dialogue est important dans une société qui connaît un accroissement d’une violence dont la source est la méconnaissance et la peur de l’autre. Pour désamorcer cette violence, il s’agit alors « de faire de cet inconnu un connu », de mieux comprendre l’autre dans son vécu et de « l’accepter tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit ». Ainsi, « la découverte de l’autre, de ses coutumes, de la musique qu’il écoute, de la cuisine, de l’art, etc. permet de dépasser les préjugés dus à l’apparence ».
Pour mieux nous faire comprendre la nature profonde du dialogue qu’il nous invite à adopter avec lui, le Rabbin Guigui nous présente deux passages de la bible.
Le premier est un fragment du texte bien connu qui raconte l’histoire de Caïn et Abel : « Caïn dit à son frère Abel, et Caïn se leva sur son frère Abel et le tua. » (Gen. 4 : 8). Le texte, nous dit le Rabbin, nous montre que « la cause du premier meurtre de l’humanité est la non-communication ». Caïn tue son frère car il ne peut pas lui signifier sa colère. L’archétype de tout meurtre nous permet donc de comprendre que c’est « au moment où il n’y a plus de discussion » qu’ « alors les armes crépitent ». Au contraire, conclut-il, tant qu’il y a dialogue, il y a une possibilité de vivre ensemble en harmonie.
Le deuxième passage appartient de nouveau à la genèse. Il s’agit du récit du vol de la pomme par Adam et Eve (Gen. 3). La structure du récit nous permet de nous rendre compte de deux attitudes possibles. Dans l’un de ses aspects, l’attitude privilégiée est « le respect de l’autre dans sa manière d’être qui rejoint ce que Levinas appelle la théophanie de l’autre ou sa révélation dans toute son authenticité. Mais quand l’homme le détourne pour son seul usage, se l’incorpore, le fruit n’a plus d’existence propre, il le consomme et vit à travers lui. Cet autre versant de l’histoire peut se rapporter à une autre manière de concevoir la relation. Elle se change alors en un refus total d’accepter l’autre comme il se présente et une volonté de le rendre entièrement conforme à nos attentes. Or, pour le rabbin Guigui, « le dialogue n’est pas dans la compromission » qu’il faut comprendre à la lumière de cette histoire comme une volonté de l’une des parties de réduire l’autre à ce que l’on attend de lui. Il est dans la révélation de l’autre.
Néanmoins, si l’on ne peut que souscrire cette façon de voir, force est de constater, renchérit le conférencier, que le dialogue interreligieux reste « l’apanage d’une élite » mais que l’on « est pas arrivé à amener le dialogue au niveau de la masse ». Or, c’est le peuple qui façonne la société de demain, d’où l’importance considérable pour chacun de nous, « d’œuvrer à établir le dialogue autour de soi ».
L’homme de foi nous rappelle que Shalom signifie la paix en hébreu mais dérive du verbe « se compléter ». « La vraie paix n’est [donc] pas la paix des cimetières où chacun respecte l’autre dans l’indifférence. La vraie paix est la paix dans la complémentarité ». C’est uniquement de cette manière que le dialogue devient un outil de révélation mutuelle.
Olivier Ralet
C’est en tant que musulman mais aussi philosophe et ethnothérapeute qu’Olivier Ralet nous fait part de sa communication. Il se base pour cela sur deux citations qui se présentent comme les lignes de force de sa pensée. La première de Ibn Arabi : « Mon cœur est capable de toute image, il est prairie pour les gazelles, couvent pour les moines, temple pour les idoles, Mecque pour les pèlerins, tablettes de la Torah et livre du Coran ». La seconde, provenant d’un paysan marocain qui dit à propos des Djinns : « Ce sont des noms que l’on donne à des forces que l’esprit sent, pour pouvoir agir sur ces forces ».
En effet, une conversion à une religion qui véhicule un ensemble de croyances autour de la présence d’êtres invisibles est difficile pour un athée rationaliste. C’est par cette seconde citation qu’Olivier Ralet nous explique un tel changement d’orientation, car celle-ci le conduit à une vision psychologique de l’islam et, de manière plus large, à ce qu’il définit comme « une conception constructiviste des religions ». Ainsi, il est amené à considérer « chaque religion ou chaque branche de religion » comme « une tentative de construire un chemin pour entrer en relation avec ces forces que l’esprit sent ». Et dans le cadre du monothéisme qu’il connaît particulièrement bien, « ces forces sont englobées dans une plus grande force que l’on appelle Dieu ».
À travers son histoire, notre protagoniste nous invite à comprendre la conversion d’un athée à l’islam. « Catholique assez fervent, voire mystique étant enfant », Olivier Ralet connaît par la suite plusieurs moments de crise et de revirements. Son adolescence est marquée par les révoltes de mai 68 et par un premier questionnement autour de la position de l’Eglise à propos de l’interdit sur la contraception, qui en empêchant le contrôle des naissances, est un facteur de misère puis, plus tard, à une remise en question du dogme de la résurrection des corps. Il devient alors athée mais tout en gardant une certaine conscience du sacré, notamment à travers la musique de J.S. Bach et certaines pratiques chamaniques basées sur des états modifiés de conscience.
Vient ensuite sa rencontre avec celui qui est devenu aujourd’hui le président de Bolivie dont il garde un profond souvenir. Evo Morales est « un homme de gauche qui enracinait sa vision politique dans les traditions dont il était issu ». M. Ralet perçoit chez ce jeune syndicaliste une pensée traditionaliste de gauche qui était issue de la rencontre entre des éléments religieux : le culte de Patchamama, la déesse mère du peuple Aymara et la théologie de la libération, et le syndicalisme. Cette conception semble marquer un tournant le conduisant lentement à sa future conversion en rendant possible la conciliation de sa révolte et d’une tradition spirituelle.
Il se forme par la suite à l’ethnopsychiatrie qu’il définit comme « une façon de soigner les troubles de l’existence en prenant au sérieux la manière dont les gens les vivent, dans leur culture d’origine, dans leur système de pensée ». Dans ce cadre, il est conduit à mener des recherches sur la confrérie soufi Hamadcha au Maroc. Cette incursion dans une pratique rituelle comprise par ses protagonistes comme une mise en place de dispositifs pour agir sur la maladie permet au rationaliste de retrouver la part mystique de son enfance. Il opère sa conversion dans cette ambiance particulière qui déterminera le reste de sa vie. Il fréquente aujourd’hui la Tariqa Boutchichiya qui est une confrérie uniquement mystique.
Devenu musulman, il se rapproche de la pensée juive, notamment par le registre du pur et de l’impur que partagent ces deux cultures et qui permet de comprendre les ablutions rituelles dont il ne reste que quelques traces dans la tradition chrétienne. Il retrouve également ce qu’il appelle « la sensualité » des fêtes et des cérémonies de la religion de son enfance avec laquelle il peut renouer au travers du culte des saints de la tradition soufie.
Sans nier les controverses internes à la communauté musulmane, Olivier Ralet trouve dans la mystique soufie les armes de la paix et du dialogue. Pour lui, comme pour nos autres conférenciers, « les rencontres entre religions doivent passer par le peuple ». Revient alors en tête, sa première citation qui relie tout point de vue religieux à ce que l’on pourrait appeler une religion du cœur. Olivier Ralet prône par là une complexité du dialogue qui permet à la controverse et aux convergences de coexister grâce à une critique constructive de ces trois grandes religions « qui ont chacune leur énorme richesse mais aussi leurs excès ».
Marie-Jeanne Guillaume, Soignants et musulmans, duel ou duo, El Kalima, Bruxelles, 2005.
Albert Guigui, Dieu parle aux hommes, Racine, Bruxelles, 2007.
Revue Ethnopsy, revue francophone d’ethnopsychiatrie, centre Georges Devereux, Paris.
Olivier Ralet, Foulards, herméneutiques et politiques, Collectif entre deux mondes, Bruxelles, 2005.
Olivier Ralet, Manifeste en faveur du respect de l’Esprit de shari’a et des droits humains, Collectif entre deux mondes, Bruxelles, 2005.